jeudi 8 mai 2008

Émanation mnémonique spontanée - suite


La grande usine
acrylique sur toile - 2008 -
36" x 48" (91,4 cm x 121,9 cm)
série "Usines" www.alec5.com

L’homme, d’un certain âge, s’était avancé lentement vers la toile. Se penchant, il a baissa ses petites lunettes. Son autre main, dans le dos, semblait vouloir faire contrebalant, tant il s’était penché, collant presque son nez sur le canevas. Puis, se redressant, il recula tout aussi lentement et compara les toiles environnantes.
Devant cette vision d’ensemble, un étrange sourire s’inscrit sur son visage. Heureux? Plutôt troublé.
C’est alors qui sembla chercher quelqu’un autour de lui. Son regard s’arrêta sans grande hésitation sur moi.
— C’est vous l’artiste?
— Oui.
S’approchant, il regarda encore une fois les toiles sur le mur. Puis, pointant l’ensemble il déclara :
— Vous savez, j’ai vécu tous ça!
Il me raconta alors qu’il venait d’une ville minière, dans le nord, me décrivant les ambiances lourdes, humides et chargées de poussières. Il me questionna sur mes origines. Je dû lui avouer que je n’avais jamais vécu dans de tels environnements, mais que, par certains voyages, j’avais vu cela.
— Mais vous avez su le transmettre du plus profond de vous à vos images peintes.

C’est, en résumé, un des plus beaux compliments que j’ai reçu sur mon travail des « Usines ». Cela me pousse à continuer et cela vient aussi conforter ma théorie de l’émanation mnémonique spontanée.

Émanation mnémonique spontanée : résurgence de la mémoire profonde de l'histoire vécue ou ressentie d'un lieu et d'une époque.

Et d’ailleurs, j’irais beaucoup plus loin dans cette théorie un peu farfelue, de prime abord que je tente d'élaborer avec ma série des "Usines".
Comme je l’expliquais, l’autre jour à des amis, je soupçonne fortement que le génome contient une mémoire du vécu qu’il transmet d’individu en individu.

J’en veux pour exemple deux observations : J’ai perdu mon père à l’age de 5 ans et demi. Il y a donc une grande part de son héritage de connaissances à laquelle je n’ai logiquement pas eu accès. Mon père avait un intérêt très particulier pour l’ingénierie (il dessinait toutes sortes de véhicules, de systèmes d’aquarium multiples, de machines complexes), mais, par contrainte paternelle, il a dû suivre la voie toute tracée de la médecine. Pour palier à son désir d’ingénierie, il a contourné le problème en se dirigeant vers la radiologie, science en développement à l’époque. Évidemment, il ne s’est pas contenté d’utiliser sa machine de radioscopie. Il l’a modifié, adaptée, allant même jusqu’à innover dans le domaine de la mammographie par immersion.
Parallèlement à cela, étant ami de Jacques Piccard, fils du célèbre Auguste Piccard (immortalisé par Hergé sous les traits du Professeur Tournesol), mon père à participé (je ne sais pas à quel niveau*) à la construction du sous-marin commercial, Mésoscaphe. J’ai appris, assez récemment, qu’il envisageait aussi de s’installer aux États-Unis, après ses études, fascinés comme beaucoup d’autres personnes à son époque par l’Amérique des possibilités infinies.

Tous cela pour dire qu’aujourd’hui, je me vois avoir émigré en Amérique du Nord, au Canada, avoir été à la conception initiale du sous-marin Omer, détenteur du record du monde de vitesse depuis de nombreuses années et être devenu designer de vélos de compétition, de route et de montagne, et de vélos urbains….

Deuxième observation : ma mère m’a dit un jour « Dans tes toiles, tu transmets les couleurs, les oxydations et les odeurs, la poussière et la noirceur de la ferronnerie de ton arrière-grand-père maternel. »


Arialdo Stephani (gauche), Auguste Piccard (centre), Jacques Piccard (droite).

*Rectifications d'une lectrice assidue :

... «Je tiens, cependant à rectifier, avant que quelqu'un d'autre rectifie...que ton père a été engagé par les Piccard au moment de la mise à l'eau du Mésoscaphe à Naples, Sorrente? Comme traducteur, il recevait les journalistes italiens et expliquait en italien à ceux-ci ce que Jacques et son père expliquaient de leur invention en allemand et en anglais ou en français.
Ton père, toujours très près des Piccard, a officié, cet été-là, dans une ambiance merveilleuse, m'a-t-il souvent dit, comme " hôtesse d'accueil" et barrant ainsi les curieux trop collants, sélectionnant aussi les visiteurs trop vifs .
Ses qualités linguistiques, son charme à l'italienne, sa connaissance du sujet avaient conquis les Piccard, pour un été, Il s'occupait aussi des rendez-vous avec la presse. Il était "chauffeur" car ils logeaient tous (la famille Piccard ainsi que madame Piccard, dans un hôtel très chic, au-dessus de la baie de Naples. Ton père y était invité.
C'est surtout, ses possibilités linguistiques qui leur rendaient service.
Voilà, petite mise au point... devoir de mémoire ! »
.

2 commentaires:

philart a dit…

Salut et félicitations encore.
Je viens de me rendre compte que l'une des nouvelles toiles, "Serie Usines" , le numéro 271, présente un élément assez rare qui doit sûrement présager de ce renouvellement dont tu parles depuis quelque temps.
En effet la lumière dans la "Façade ocre" vient très puissamment de l'intérieur de la forme noir.
Une lumière pure, vivante, intense, mais non aveuglante (encore).
L'explosion lumineuse semble vouloir envahir l'épaisse brume dont parlait ton interlocuteur. J'attendrai la suite.

Anonyme a dit…

Je ne me lasse pas de regarder et de me promener sur votre site.

Vos peintures sont belles, généreuses, chaleureuses; on a envie d'entrer dans vos usines....elles sont comme des cathédrales imposantes et apaisantes.
Vos toiles ont la solidité de l'Histoire en marche
La technique y est aussi remarquable souple, racée et forte.
anonymement vôtre.